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« Le vote pour le FN est en contradiction avec l’idée que la France se fait d’elle-même depuis des décennies »

Face à la percée historique du Front national, le président du MoDem a plaidé ce soir sur BFM TV pour une composition nouvelle de l’organisation politique, permettant aux deux sensibilités d’opposition, la droite et le centre, d’exister pleinement sans être fondues dans un parti unique.

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Bonsoir François Bayrou.

Bonsoir.

Manuel Valls ce matin était notre invité sur RMC et BFM TV et a réitéré évidemment son appel à voter pour les listes de droite en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, Provence-Alpes-Côte-d’Azur et en Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine. Mais il a aussi déploré le manque de clarté de Nicolas Sarkozy qui a appelé à ce fameux « ni-ni ». Il n’a pas demandé à ses listes arrivées troisième, notamment en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, de se retirer. Le déplorez-vous, vous aussi, ce manque de clarté ?

Vous savez que j’étais favorable à ce retrait. Pourquoi ? Pour une raison très simple, sans même avoir la certitude que cela apporterait le succès. J’étais favorable à ce retrait, parce que c’est une manière de dire « les choses sont vraiment graves et donc, nous, nous faisons quelque chose qui ne s’est jamais fait : nous renonçons à nos places, à nos sièges ». Vous voyez, c’est un acte qui engage, c’est un acte désintéressé, d’abnégation. Au fond, cela donnait tout son sens et ce n’était pas de la magouille, ce n’était pas « les places que l’on va se répartir ». Pour Xavier Bertrand dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, pour Christian Estrosi dans le Sud-Est et pour Philippe Richert dans le Grand Est, ça ne s’est pas fait, malheureusement. Je pensais que ça valait la peine pour que les choses prennent tout leur sens, tout leur poids et toute la gravité nécessaire.

Cela veut-il dire que de la part de Nicolas Sarkozy, c’est une faute politique ?

C’est une appréciation différente. Mais je ne prétends pas que ce soit simple lorsque vous avez des gens qui disent « Mais si vous vous retirez, vous faites le jeu de « tous contre le Front National » ». Je reconnais que ça a des inconvénients aussi… En tout cas pour moi, l’impératif, la question de conscience, c’était que l’on dise par ce geste sans précédent aux électeurs : il y a quelque chose de grave.

Pour les électeurs de la droite et du centre, ça peut paraître paradoxal : vous étiez partis unis dans ces régionales, dans la quasi-totalité des régions, et visiblement vous n’êtes pas sur la même ligne… Vous êtes plus près de la ligne de Manuel Valls que de celle de Nicolas Sarkozy.

Il m’est arrivé de ne pas être tout à fait sur la même ligne que Nicolas Sarkozy, comme vous vous souvenez : j’assume cette différence là. Quand Manuel Valls dit par son choix la gravité de la situation, je partage ce sentiment. Cela ne veut pas dire que je suis d’accord avec Manuel Valls sur tout et ça peut vouloir dire que j’ai des nuances avec Nicolas Sarkozy ou des différences assez nettes. Tout le monde le sait, je ne veux pas insister sur ce point. Je ne veux pas faire de la polémique à ce propos. Tout le monde est en train de blablater dans tous les sens et de se disputer… J’espère que nous pourrons échapper à ces disputes pour réfléchir en profondeur aux raisons qui sont celles exposées là.

Il peut y avoir un paradoxe venant de votre part. Je me souviens d’une période où vous disiez que c’était une erreur de ne pas avoir permis au Front national de ne pas avoir une vraie représentation nationale. Et là, tout à coup, vous appelez à faire barrage au FN…

Je le maintiens ! Et vous verrez que cette question va se poser dans les semaines qui viennent. Comment est-il possible que l’on ait des courants politiques – et le Front national en est un qui atteint presque 30 % des suffrages – qui ait deux députés à l’Assemblée nationale. Le centre, mesuré dans les sondages quand il est indépendant, il est entre 10 et 15 %, il a deux députés à l’Assemblée nationale. Est-ce que vous trouvez que c’est responsable et sérieux ? Je vous prédis que cette question va être vraiment très importante et que ça va s’ajouter à une autre, qui est celle du mode de scrutin et de cette prime majoritaire à la liste arrivée en tête. Il est possible que des gens soient élus dimanche prochain avec 36 ou 37 % des voix, alors qu’autrement chacun aurait fait le nombre de ses sièges et puis après on aurait vu de quelle manière on organise les choses pour que l’essentiel soit pris en compte. Vous voyez donc que je maintiens devant vous l’absolue nécessité de réfléchir à la fois aux règles du jeu stupides qui nous sont proposées, dangereuses qui nous sont imposées, et de réfléchir aussi après – c’est une question qui se posera à partir de dimanche – à l’organisation des formations politiques…

Vous avez employé les mots de « ressaisissement démocratique ». Mais la démocratie c’est aussi la possibilité pour les électeurs, les Français, de pouvoir s’exprimer, de pouvoir choisir entre tous.

Et bien vous verrez les résultats dimanche soir, puisque l’on a les deux situations devant nous : des gens qui se sont maintenus et des gens qui au contraire ont choisi le retrait pour manifester la gravité et l’importance des choses. Nous verrons au bout du compte, grandeur nature, ce qu’est la réalité de ces choix.

François Bayrou, Nicolas Sarkozy était hier en meeting à Rochefort, il a tenu des propos relativement durs, on a l’impression qu’il durci la ligne. « Le vote Front national n’est pas immoral, il n’est pas anti-républicain » a-t-il déclaré. On a l’impression qu’il fait un appel du pied à ses électeurs, est-ce que c’est la bonne stratégie ?

Nicolas Sarkozy choisit un cap, on verra ce qu’il en est, je ne veux pas polémiquer avec lui à ce stade. Je ne veux pas du tout entrer là-dedans. Simplement il faut utiliser les bons mots. Quand il dit « ce n’est pas immoral », ce n’est pas les bons mots, car dans cette affaire là, ce n’est pas la question qui est posée. Pour moi, le vote pour le Front national est un vote dangereux, risqué et c’est un vote qui est en contradiction avec l’idée que la France se fait d’elle-même depuis des décennies. Regardez le temps que nous avons passé : la guerre de 40, ce qui a précédé, la suite, le général de Gaulle, la reconstruction de la République et l’idée que nous nous faisons, au fond d’un pays qui porte l’idéal pour lui-même, pour ses enfants et dans le monde… Moi je n’emploie pas le mot « immoral », mais je dis que ça ne respecte pas l’idée que la France se fait d’elle-même. Je trouve qu’il y a un incroyable danger, à la fois parce que les propositions sont absurdes, dangereuses et cataclysmiques si elles étaient appliquées, mais aussi parce que nous abandonnons notre idée de nous-mêmes.

Pardon François Bayrou, mais à chaque fois que le Front national progresse dans les urnes, on entend ce discours et il n’y a pas de remise en cause.

Il y a quinze ans que je vois venir la montée du Front national et que je propose des solutions pour sortir de l’impuissance publique et de la rupture entre les élites et le peuple. J’ai pris des risques sur ce sujet considérables comme probablement aucun autre homme politique n’en a pris. Il y a quinze ans que je dis qu’il faut donner au Front national une représentation pour qu’il soit à l’intérieur de la démocratie, de la vie publique et non pas à l’extérieur. Quand vous le mettez à l’extérieur, vous en faites l’opposant universel ! C’est la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Vous avez un parti politique qui représente à lui tout seul tous les « non » de la société. Franchement, vous voyez bien que ce n’est pas raisonnable ! Et je vous dis avec certitude aujourd’hui – nous sommes le 9 décembre – : ce système ne va pas pouvoir durer. Et d’ailleurs l’organisation politique des partis politiques va être, elle-aussi, obligée de bouger.

Il y a des recompositions qui sont pour moi en train d’apparaître comme absolument nécessaires. Je vais vous en citer une. On avait conçu un « parti unique de la droite et du centre ». Vous savez que je m’y suis opposé toujours tout au long de ma vie. Ce parti unique de la droite et du centre a eu une conséquence : il n’y a plus de droite et il n’y a plus de centre ! Le Front national a progressé sur l’espace de la droite et le Parti socialiste s’est installé sur l’espace du centre. Ce mauvais choix stratégique qui a été fait, nous en payons les conséquences aujourd’hui. Il va falloir que l’on réfléchisse – j’ai d’ailleurs vu qu’au sein des Républicains il y avait des expressions en ce sens – à une recomposition, ou plutôt à une composition nouvelle qui permettra à ces deux sensibilités d’exister : la droite – qui peut affirmer un certain nombre de choses pour empêcher le Front national d’occuper cet espace – et le centre qui a besoin de se regrouper, de se raffermir.

Marine Le Pen a un atout : elle n’a pas exercé le pouvoir. Beaucoup de ses électeurs disent : « on a essayé la droite et la gauche, mais on n’a pas encore essayé Marine Le Pen ». C’est la nouveauté, le changement. Pourquoi le centre que vous incarnez, n’incarne pas, lui, ce changement ?

Il y a eu de la part du centre une faute qui est la division. Si le centre était resté uni, était resté indépendant comme je le proposais depuis le début, il serait aussi aujourd’hui une force de renouvellement. Et il peut le redevenir à condition que les responsables qui ont voix au chapitre acceptent de réfléchir à cette composition nouvelle ou à cette recomposition, dont la vie démocratique a besoin. Autrement vous le voyez bien, ce sont les extrêmes qui occupent tout le champ du renouvellement et c’est une catastrophe. Bien sûr que la vie politique a besoin de renouvellement. Trouvez-vous que cela peut continuer comme cela ? Moi, je vous dis que non.

Vous n’êtes pas en train ce soir de regretter d’avoir fait alliance dès le premier tout avec l’UDI et les Républicains ?

Franchement, en voyant le risque que le Front national représente, et de surcroit dans le climat des attentats, je suis persuadé que c’était une nécessité. Ce n’était pas le plus facile, mais c’était une nécessité.

Quel rôle vous voyez-vous jouer personnellement dans cette fameuse recomposition ? Vous avez parlé d’une impasse par exemple en 2017, l’impasse du trio François Hollande, Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen. Cela veut dire clairement que vous pouvez vous poser comme ce fameux barrage au Front national ?

Voulez-vous accepter que je ne regarde pas ces sujets de manière égoïste ?

Mais vous pourriez considérer que c’est l’intérêt général.

L’intérêt exige cela et j’y participerai de toutes mes forces sans ménager ma peine. Mais il faut une recomposition, il fait des attitudes nouvelles. Cela passe pour moi avant les intérêts de personnes. Je pense qu’il faut aborder cette phase avec un sentiment de très grande abnégation personnelle. Ce ne sont pas des destins individuels qui sont en jeu. Les destins individuels sont secondaires. Les places sont secondaires. Ce qui est essentiel et vital, c’est que nous retrouvions avec les Français la capacité, la crédibilité, le sentiment de confiance nécessaires.

Mais François Bayrou, vous vous êtes forcément interrogé au soir du premier tour lorsque vous avez vu le score très décevant de la droite et du centre réunis ?

Qu’il y ait eu un transfert de voix de droite sur le Front national, il ne faut pas être sorti de Polytechnique et de l’Institut de sciences politiques en même temps pour le voir et le comprendre. Peut-être est-ce parce qu’il n’y a pas eu de droite constituée puisque d’une certaine manière, ce parti unique empêchait la droite d’être ce qu’elle doit être et le centre d’être ce qu’il doit être. C’est cette idée du début, de 2002, que vous savez j’ai combattue en ferraillant de toutes les manières possibles, prudentes et même imprudentes, qui était fausse. Quand j’entends aujourd’hui les responsables des Républicains, il y en a beaucoup qui disent à peu près la même chose. On a besoin de réfléchir à la manière dont chacune des deux sensibilités doit s’adresser aux Français. Il faut pour cela reconstruire parce que beaucoup a été défait et décomposé au travers du temps.

Cela veut-il dire que vous participerez à cette fameuse recomposition avec ou sans Alain Juppé ?

J’y aiderai. Alain Juppé est quelqu’un en qui j’ai confiance. Cela n’arrive pas souvent en politique. S’il gagne son pari, je l’aiderai. Ou je l‘aiderai à gagner son pari ! Mais ceci est autre chose, c’est la question présidentielle. La question avec laquelle nous sommes en train de vivre aujourd’hui est la question de l’organisation des deux grands courants politiques de l’opposition qui se sont décomposées et aussi le fait que les primaires ont tellement envahi le champ de la vie politique qu’elles ont pollué et perturbé le débat.

Merci François Bayrou.

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