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« Il faut sortir de la logique d’hyper bureaucratisation … »

Invité au micro de France Culture ce jeudi 18 février, François Bayrou a déploré la « bureaucratisation permanente et perpétuelle de choses » prenant pour exemple « les nouveaux bulletins scolaires comprenant 13 ou 14 rubriques à remplir ».

http://www.dailymotion.com/video/x3sudvj

Que vous inspire l’état de la droite « pré-primaire » aujourd’hui ?

Pour vous, il y a une réflexion à mener sur la droite et la gauche. Moi, je pense qu’il y a une famille politique du centre – un courant, une sensibilité politique – qui a son identité propre et qui peut s’allier avec d’autres à condition que l’on soit dans la reconnaissance de ce projet et de cette vision du monde. Permettez-moi donc de vous dire que cette vision « droite contre gauche » n’existe plus !

Est-ce que le centre existe ? Il est divisé.

C’est vrai, c’est d’ailleurs sa faiblesse et elle se corrigera. Il n’y a plus de gauche parce qu’elle est explosée pour des raisons de fond : son idéologie, sa vision du monde s’est révélée absolument inadaptée à la situation. La droite elle-même est explosée entre extrême-droite et « Les Républicains », lesquels eux-mêmes sont déchirés en deux courants. On ne peut pas continuer à voir le monde comme l’affrontement de la droite et de la gauche. Monsieur, ce sont des étoiles mortes !

Cela vous parait obsolète. Dessinez-nous dans ce cas les contours du centre que vous verriez autour de vous François Bayrou.

Je ne dis pas seulement « autour de moi », je ne suis pas le seul, même si après des années de combat je suis sans doute probablement celui que les Français voient comme le représentant le plus constant.

Avec le cuir le plus tanné.

Voilà. Et c’est bien d’avoir le cuir tanné. Je pense que le centre est à la fois un projet et une attitude politique, celle de considérer que ceux qui ne sont pas d’accord avec vous ne sont pas des ennemis. Ils ne sont pas d’accord avec vous, vous pouvez avoir des débats. Autrement dit, notre règle politique n’est pas celle du sectarisme : « mon camp a toujours raison, l’autre camp a toujours tort ».

La fin de la bipolarisation ne s’est pas faite au profit du centre, elle s’est faite en raison de la montée du Front national. Est-ce que vous pensez que ce phénomène est réversible ?

Vous vous trompez je crois en pensant que la bipolarisation a établi un paysage définitif. Nous allons vers des temps où la nécessité du pluralisme va se faire reconnaître. Vous avez la gauche de la gauche – Jean-Luc Mélenchon et un certain nombre d’autres – qui a une légitimité. Ce n’est pas des responsables politiques ou des animateurs politiques qu’il ne faudrait pas écouter ! À l’intérieur de la gauche plus centrale, vous avez des écologistes : ils sont déchirés et n’ont aucun poids. Cependant, c’est une sensibilité qu’il va falloir entendre ! Il y a cinq ou six familles politiques en France dont la légitimité a besoin d’être entendue pour que le débat politique retrouve sa vertu.

Ça, c’est pour la théorie. Pour la pratique, vous avez dit que vous allez soutenir Alain Juppé, qui est peut-être un centriste selon vous, que l’on a vu en tout cas dans des gouvernements de droite. Donc finalement, tout ce beau discours sur le centre aboutit à une alliance avec Alain Juppé et là nous sommes déjà dans des perspectives beaucoup moins théoriques.

Pourquoi soutiens-je Alain Juppé ? J’ai dit que s’il était choisi dans le cadre d’une primaire que je ne lui ai pas conseillé d’affronter – c’est lui qui a fait son choix – je le soutiendrai. Et si je peux, je l’aiderai à être choisi. Mais je redoute beaucoup la primaire. C’est le mieux placé de ceux qui veulent faire échapper le gouvernement du pays aux deux appareils politiques : PS et LR.

Allez-vous donc dans le sens du vent et des enquêtes d’opinion ?

Non. Je connais Alain Juppé depuis très longtemps. J’ai été membre d’un gouvernement qu’il dirigeait. J’ai vu quelles étaient ses qualités et je trouve qu’il a bien mûri. Je trouve qu’avec le temps, il a trouvé comme une souplesse. Ce que je ressens, c’est qu’il est en situation aujourd’hui d’avoir au pouvoir à la fois la volonté et la compréhension nécessaires pour que la France échappe à la malédiction dans laquelle elle est enfermée depuis longtemps.

Y a-t-il des gens de gauche avec qui vous pourriez gouverner ?

Sans aucun doute. Pour moi, il n’y a qu’une majorité possible en France aujourd’hui : une grande majorité réformiste centrale.

D’union nationale ?

L’union nationale voudrait dire que l’on prend tout le monde y compris les extrêmes, et je ne crois pas que cela soit bon. Mais vous voyez bien qu’il y a des sensibilités compatibles entre elles. Un certain nombre de choses que Manuel Valls dit sont compatibles avec un certain nombre de choses que je pense où qu’Alain Juppé pense.

Cela irait-il d’Alain Juppé à Emmanuel Macron ?

Vous pouvez même probablement élargir. C’est une alliance centrale, c’est-à-dire la seule majorité disponible possible si on voulait la faire ! Mais on a des institutions et des règles électorales qui s’y opposent. Vous voyez bien ce qu’un très grand nombre de Français attendent : un, que l’on puisse prendre des décisions qui permettent à l’emploi, à l’économie française et à l’éducation nationale d’être ce que depuis des décennies nous sommes incapables d’obtenir. Tout le monde sait bien qu’il y a des blocages sur l’emploi qui empêchent l’embauche, même des emplois qui existeraient. Tout le monde sait bien que l’on se trouve avec un modèle économique qui ne correspond plus à ce que les créateurs d’entreprises pourraient espérer. Tout le monde le sait dans la gauche de gouvernement et dans l’opposition, pourtant on est incapable de faire avancer les choses.

C’est inquiétant ce que vous nous dites François Bayrou, vous dites que les personnalités sont plus importantes que les programmes et qu’il faudrait une alliance centriste. Cela veut dire qu’il n’y a pas d’alternatives politiques possibles à votre programme ?

Il y a toutes les alternatives possibles mais les alternatives qui s’organisent aujourd’hui sont l’impuissance absolue. C’est le désespoir absolu ce qui se passe dans l’agriculture, dans l’éducation. On ne se rend pas compte du désarroi que les enseignants français ressentent aujourd’hui. Ils se sentent trahis et abandonnés!

Que pourriez-vous dire à ces enseignants ?

Je veux leur dire que la réforme du collège doit être abrogée. Que ce qu’on est en train de faire contre la tradition progressiste de l’école française qui consiste à mettre à disposition de tous les jeunes et de tous les enfants, des connaissances, une vision du monde et que tout ce qui est abandonné doit être rétabli. De plus, l’organisation des établissements, la condition matérielle des enseignants doit être prise en compte.

Bien souvent la réforme du collège a été résumée comme un affrontement entre les élitistes et les égalitaristes. Vous vous positionnez comment ? Si vous êtes contre, cela signifie-t-il que vous souhaitez une forme d’élitisme à la française ?

Mais je ne sais pas ce que ce mot « élitiste » veut dire.

Alors je vais vous dire concrètement ce que cela signifie. Cela signifie qu’il y a dans les critiques actuelles du système scolaire une propension à reproduire et que cette reproduction peut être cassée si l’on cesse d’abonder des filières d’excellences qui ne profitent qu’aux riches.

L’excellence profite à ceux qui n’ont pas à la maison les outils, les atouts, les livres, les connaissances pour conquérir leur liberté.

Théoriquement mais statistiquement cela ne se voit pas.

Et donc ce n’est pas « excellence » qu’il faut dire, mais « exigence ». L’école française, l’idée de l’Education Nationale française était d’offrir aux fils d’ouvriers, aux fils de paysans – j’en suis un – aussi loin de Paris qu’ils fussent, la possibilité de la reconnaissance, de s’affirmer, d’être entendu, de pouvoir parler la langue française aussi bien qu’un fils de bourgeois, de pouvoir lire des livres, de comprendre ce qui se passe et ce qu’on dit. Et dès l’instant où vous refusez cette exigence-là, alors, vous vous trouvez avec le fait qu’il n’y a que le milieu social d’origine qui vous donne ces instruments. Et d’ailleurs ce qui est en train de se produire est la chose suivante : plus on va vers le renoncement, vers une école « light » qui ne transmet plus, plus l’enseignement privé, et l’enseignement privé hors contrat, se développe en France. Tout simplement parce que simplement l’appétit, l’envie de transmettre aux enfants ne peut pas être vaincu. Il est invincible.

En deux mots François Bayrou, la réforme de l’orthographe dont on parle beaucoup ces derniers temps et encore aujourd’hui, est-ce un renoncement selon vous ?

La réforme de l’orthographe est une mystification ! C’est une manipulation. Et maintenant, nous savons que c’est vrai car ceux qui ont pris la décision – sous la pression de forces qu’il faudrait analyser – de rendre obligatoire pour les livres scolaires, – cela veut dire de nouvelles éditions, des ventes de nouveaux volumes etc – ceux qui ont pris cette décision ont dit : ce n’est pas nous, c’est l’Académie française. Et l’Académie française a dit : excusez-nous, non seulement nous ne sommes pas partie prenante de ce débat mais nous le désapprouvons. Et moi, je suis très heureux que les choses aient été mises à l’endroit par ce que l’on avance masqué et on fait en sorte que les choses ne soient jamais dites.

La conséquence de la réforme de l’orthographe est qu’il n’y aura plus une règle orthographique que l’on respecte plus ou moins.

Donc c’est un renoncement ?

Non, cela crée deux orthographes. C’est la création d’une discrimination, vous vous trouverez avec des gens qui maitriseront l’orthographe traditionnel et d’autres qui auront une autre graphie et donc naturellement cela fait des signes de reconnaissance. Vous aurez ceux qui savent, qui montreront par leur écriture et par leur orthographe qu’ils appartiennent à une certaine culture et les autres. Et donc, c’est profondément régressif et anti social.

François Bayrou comment recevez-vous le discours sur l’université française ?

Oui, l’université française est dans une situation très difficile du point de vue de son organisation mais moi je ne crois pas que tout soit une question de moyens. En revanche, il est vrai que nous passons notre temps à rendre compliqué ce qui est simple. Il y a une sorte de bureaucratisation permanente et perpétuelle de choses qui devraient être beaucoup simples et beaucoup accessibles et qui empoisonnent la vie. C’est vrai à l’université mais c’est vrai partout ailleurs. Le temps que les enseignants chercheurs perdent à des obligations administratives, le temps qu’ils perdent à des réunions dont la plupart savent qu’elles ne servent à rien, l’impossibilité de faire simplement des choses simples, c’est à s’arracher les cheveux ! Cela est aussi vrai dans l’enseignement secondaire, on a inventé des bulletins scolaires avec 13 ou 14 rubriques à remplir pour chaque élève. Les enseignants perdent leur temps à faire des choses qui ne servent à rien. Et tout cela n’est pas une question de moyens, tout cela est la bureaucratisation croissante à laquelle nous nous sommes soumis. Plus généralement, il faut sortir de la logique dans laquelle la société française est enfermée depuis longtemps et qui est une logique d’hyper bureaucratisation menée par une vie politique qui a perdu de sa substance.

François Bayrou, concrètement concernant l’élitisme, comment on s’y prend car l’élitisme pour tous a un coût, comment comptez-vous le financer ?

Moi je ne crois pas du tout que cela se résume à des questions de millions. Concernant l’organisation des enseignements, je trouve insupportable que l’on supprime dans l’enseignement français, les options latin et grec et un certain nombre d’enseignement bilangues et surtout que l’on concentre ces enseignements seulement dans des milieux favorisés. Il y a une chose que j’ai trouvée insupportable : on a supprimé les enseignements bilingues en 6e mais à Paris on les a maintenues à 100% alors qu’on en a gardé 0% dans un certain nombre de départements de provinces. Jamais, dans l’histoire de l’Education Nationale, nous n’avions affiché avec autant de cynisme le fait que pour les milieux qui sont à proximité et dans la ville du ministère, là on allait maintenir les moyens. Jamais cela ne s’est fait auparavant car l’Education Nationale était offerte à tous où qu’ils soient. C’était la chance de pouvoir avoir accès à des connaissances, à des sujets, à des manières de voir le monde qui n’étaient pas réservées à des privilégiés.

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